Qianlong et les tapisseries de Beauvais :l’étonnant cadeau de la France
Le Jardin chinois – François Boucher – Domaine public
En 1742, François Boucher présente au Salon, organisé par l’Académie royale de peinture et de sculpture, huit esquisses sur le thème de la Chine.
L’artiste imagine des scènes de la vie chinoise peuplées de personnages aux traits et aux costumes chinoisants. Ils dansent, pêchent, chassent ou se divertissent dans des paysages exotiques. Tout en s’inspirant de sources et de motifs chinois, Boucher compose ainsi une vision idéalisée de la Chine, adaptée au goût rococo de son époque.
Ces esquisses servent de modèles à une nouvelle tenture destinée à la manufacture royale de Beauvais. Boucher réalise les modèles peints, tandis que Jean-Joseph Dumons les transpose en cartons grandeur d’exécution. La tenture, connue sous le nom de Seconde Tenture chinoise, compte finalement six scènes, qui sont tissées à plusieurs reprises à la manufacture de Beauvais.
Plus de vingt ans plus tard, un exemplaire de chacune de ces six scènes est choisi pour être envoyé en Chine. Ces tapisseries font partie des présents réunis par Henri-Léonard Bertin pour Qianlong, l’empereur de Chine.
Elles sont confiées à deux jeunes prêtres Chinois Aloys Ko et Étienne Yang. Tous deux ont été formés par les jésuites et souhaitent rentrer en Chine après plus de dix ans passés en France. Leur voyage est organisé avec le soutien de Bertin, alors secrétaire d’État de Louis XV et grand instigateur des échanges avec la Chine.
Bertin ne cherche pas seulement à impressionner la cour impériale. À travers ces présents, il veut faire connaître les productions et les savoir-faire français, tout en développant des relations indirectes avec la Chine. Il cherche aussi à obtenir des informations sur les techniques et les productions chinoises, notamment dans le domaine de la porcelaine. Les cadeaux accompagnent ainsi une véritable politique d’échanges et de collecte d’informations.
Mais le choix de ces tapisseries pose immédiatement question. Elles représentent une Chine fantaisiste, imaginée par des artistes français. Les offrir à l’empereur de Chine peut donc sembler étrange.
Est-ce un cadeau diplomatique mal choisi ? Ou, au contraire, une sélection mûrement réfléchie ?
L’histoire de ces six tapisseries est pleine de rebondissements. Et ce qui semble, à première vue, une incongruité est en réalité bien plus subtil.
- Les Chinoiseries : une Chine rêvée
- La Chine de Qianlong : un empire qui n’a pas besoin de la France
- Henri-Léonard Bertin et la diplomatie française par les objets
- Ko et Yang, les deux « ambassadeurs » inattendus
- Un retour qui ne se passe pas comme prévu
- Pourquoi envoyer des tapisseries représentant une Chine imaginaire : une erreur diplomatique ?
- Conclusion
Les Chinoiseries : une Chine rêvée
Au XVIe siècle, les Portugais ouvrent les premières routes maritimes directes entre l’Europe et l’Asie. Après avoir atteint l’Inde par le cap de Bonne-Espérance, ils établissent des relations commerciales avec la Chine et le Japon. Les porcelaines, les laques et les soieries chinoises arrivent progressivement en Europe.
Ces objets, longtemps rares et coûteux, sont d’abord réservés aux cours et aux grandes familles.
Au XVIIe siècle, le commerce se développe avec l’essor des grandes compagnies européennes, notamment hollandaises et anglaises. Les importations asiatiques deviennent plus importantes et la fascination pour ces productions s’étend progressivement.
Les marchands ne se contentent plus d’importer les productions chinoises. Ils passent aussi des commandes adaptées au marché européen. Les manufactures chinoises fabriquent ainsi des objets selon les goûts et les usages occidentaux.
Dans le même temps, les manufactures européennes commencent à reproduire les objets venus d’Asie. Porcelaines, laques, textiles, mobilier, décors intérieurs et jardins empruntent des formes et des motifs chinois. C’est le développement de la chinoiserie, qui ne cherche pas à reproduire fidèlement l’art chinois, mais à le réinterpréter selon les goûts européens.
Cette fascination est aussi nourrie par les récits des voyageurs et, surtout, par les écrits des missionnaires jésuites installés en Chine, dont certains vivent à la cour impériale. Leurs descriptions, leurs illustrations et les objets rapportés en Europe alimentent à la fois la connaissance et l’imaginaire européens.
Au XVIIIe siècle, la chinoiserie est à son comble. Les artistes disposent de sources de plus en plus nombreuses : objets importés, motifs chinois, estampes, récits de voyageurs et écrits des missionnaires. La chinoiserie s’épanouit alors avec le style rococo, dont elle partage le goût pour la fantaisie et l’exotisme.
La chinoiserie représentée dans les arts européens n’est donc ni entièrement inventée, ni fidèle à la réalité chinoise. Elle est une Chine rêvée, idéalisée et réinterprétée par le goût européen.
Le Repas de l’empereur de Chine (détail) – Manufacture royale de Beauvais – Copyright: Galerie Armand Deroyan – Paris
La Chine de Qianlong : un empire qui n'a pas besoin de la France
Qianlong succède à son père Yongzheng en 1735. Il est le troisième grand empereur de la dynastie Qing, après Kangxi et Yongzheng. Son règne, qui dure près de soixante ans, correspond à l’une des périodes les plus puissantes et les plus prospères de l’empire Qing.
À cette époque, les puissances européennes cherchent à développer leurs échanges avec la Chine et à accéder plus largement à son immense marché. Mais Qianlong s’y refuse. Il estime que la Chine dispose déjà d’un vaste marché intérieur et n’a pas besoin d’ouvrir davantage son commerce aux Européens.
Le commerce avec les puissances occidentales reste donc étroitement contrôlé. En 1757, Qianlong concentre le commerce maritime occidental à Canton. La ville devient alors le seul port chinois où les Européens peuvent commercer officiellement. Les négociants étrangers doivent respecter des règles strictes et passer par des marchands chinois agréés, regroupés au sein du Cohong.
L’empereur Qianlong – 1736 – Source : Wikimedia Commons – Domaine public
La demande européenne en produits chinois, notamment en thé, en soie et en porcelaine, ne cesse pourtant d’augmenter. En revanche, les marchandises européennes trouvent peu de débouchés en Chine. Une grande partie des achats est donc réglée en argent, ce qui entraîne une balance commerciale largement déficitaire pour les puissances européennes.
La France cherche elle aussi à développer ses échanges avec la Chine. C’est dans ce contexte qu’Henri-Léonard Bertin développe ses relations avec les réseaux français présents en Chine.
Il veut faire connaître les productions et les savoir-faire français. Il cherche aussi à obtenir des informations sur les techniques et les productions chinoises. Son objectif est de favoriser des échanges plus équilibrés entre les deux pays.
Henri-Léonard Bertin et la diplomatie française par les objets
Henri Leonard Bertin – 1768
Musee National du Château de Versailles – Source : Wikimedia Commons – Domaine public
Henri-Léonard Bertin devient secrétaire d’État chargé du département de la Maison du Roi en 1763. Il occupe ce poste jusqu’en 1780. Très intéressé par la Chine, il la connaît à travers les écrits des voyageurs et des missionnaires, mais aussi à travers les nombreux objets chinois qu’il collectionne.
La France ne dispose alors d’aucune ambassade permanente auprès de la cour Qing. Les relations avec la Chine passent essentiellement par les missionnaires français installés à Pékin et par les marchands qui commercent à Canton. Bertin s’appuie sur ces réseaux pour développer les échanges avec la cour impériale.
Pour créer un dialogue, il met notamment en place une forme de diplomatie informelle fondée sur l’échange de cadeaux. Ces objets permettent de faire connaître les productions françaises et les savoir-faire des manufactures royales.
Les objets envoyés ne sont donc pas choisis au hasard. Porcelaines, instruments scientifiques, textiles et tapisseries témoignent de la maîtrise des techniques françaises, du goût de la cour de France et de la qualité de ses manufactures. Ils doivent susciter l’intérêt de la cour impériale et favoriser les échanges avec elle.
Pour Bertin, les objets peuvent ainsi jouer le rôle d’intermédiaires. Mais encore faut-il trouver des personnes capables de les faire parvenir jusqu’à la cour de Qianlong.
Ko et Yang, les deux « ambassadeurs » inattendus
La France ne peut pas envoyer une ambassade officielle à la cour de Qianlong pour remettre ces présents. Dans le système diplomatique de la cour Qing, les relations avec les souverains étrangers s’inscrivent dans un cadre qui place l’empereur au sommet d’un ordre hiérarchique. Les présents offerts par les souverains étrangers peuvent donc être assimilés à des tributs. Or Bertin souhaite établir avec la Chine des échanges fondés sur une forme de réciprocité.
Il faut donc trouver un autre moyen.
Bertin va le trouver grâce à deux jeunes Chinois, Aloys Ko et Étienne Yang. Tous deux chrétiens, ils ont été envoyés en France par les missionnaires jésuites de Pékin. Leur formation doit leur permettre de devenir prêtres et de participer ensuite à la mission chrétienne en Chine.
Ko et Yang quittent Pékin en 1751. Après plusieurs années passées à Canton et à Macao, ils embarquent pour la France en janvier 1754 à bord d’un navire de la Compagnie française des Indes. Ils étudient pendant près de six ans au collège jésuite de La Flèche. Ils y apprennent notamment le français et le latin, ainsi que la philosophie et la théologie. En 1759, ils poursuivent leur formation à Paris et entrent au noviciat jésuite.
Mais leur parcours est bouleversé en 1762 par les mesures prises contre les jésuites en France. Leurs établissements ferment et Ko et Yang doivent poursuivre leur formation ailleurs. Ils sont accueillis au séminaire de Saint-Firmin, où ils sont ordonnés prêtres en 1763.
Ils souhaitent alors rentrer en Chine et demandent à bénéficier d’un passage sur un navire de la Compagnie française des Indes. Leur demande arrive auprès de Bertin, dont les attributions comprennent alors la supervision de la Compagnie. Il comprend immédiatement l’intérêt que peuvent représenter ces deux jeunes Chinois.
Ko et Yang connaissent la Chine et ont passé plus de dix ans en France. Bertin voit dans cette double expérience une occasion exceptionnelle. Il leur propose de retarder leur retour d’une année afin de compléter leur formation et d’observer avec précision les techniques françaises.
Ils visitent notamment la manufacture de porcelaine de Sèvres, les ateliers de tapisserie des Gobelins, la manufacture de tapis de la Savonnerie et l’Imprimerie royale. Ils effectuent également un voyage d’étude à Lyon, à Saint-Étienne et dans leurs environs. Ils observent la production de soie, la métallurgie, la fabrication des armes, la papeterie et différentes techniques artisanales.
Ces visites sont complétées par des enseignements en sciences naturelles, en physique et en chimie. Ils étudient aussi le dessin, la gravure et l’imprimerie. Ils doivent ainsi être capables de décrire ce qu’ils ont observé et de comparer les techniques françaises avec celles qu’ils connaissent en Chine.
Le projet de Bertin ne s’arrête pas là. Une fois revenus en Chine, Ko et Yang doivent lui transmettre des informations sur les institutions, les productions, les techniques, le commerce et les ressources naturelles du pays. Bertin leur demande également de recueillir des échantillons de produits et de matières premières. La fabrication de la porcelaine dure, fait notamment partie des informations qui l’intéressent.
En 1765, Ko et Yang quittent finalement la France. Ils emportent avec eux les présents fournis par le roi à l’initiative de Bertin. Parmi eux se trouve une tenture de six tapisseries de Beauvais, destinée à l’empereur Qianlong.
Un retour qui ne se passe pas comme prévu
Ko et Yang arrivent à Canton en 1765. Mais leur retour en Chine ne se déroule pas comme prévu. Les présents qu’ils rapportent de France attirent rapidement l’attention des autorités, et les tapisseries en particulier.
Ko et Yang se trouvent eux-mêmes dans une situation délicate. Ils sont revenus en Chine après plus de dix ans passés à l’étranger, alors que les déplacements des sujets chinois hors de l’empire sont strictement contrôlés.
Le fait d’être chrétiens est un handicap supplémentaire. Sous Qianlong, la diffusion du christianisme est interdite.
Leur situation ne leur permet donc pas de prendre ouvertement en charge les présents destinés à l’empereur. Bertin comprend qu’il faut trouver une autre solution.
Ce sont finalement les jésuites français présents à la cour de Qianlong qui vont jouer ce rôle. Ils demandent l’autorisation de faire transporter les tapisseries jusqu’à Pékin. La démarche est délicate. Les missionnaires de Pékin ne sont pas autorisés à intervenir dans les affaires de Canton et ne sont pas censés savoir que les tapisseries s’y trouvent.
Ils doivent donc négocier avec les autorités chinoises sans donner l’impression d’organiser eux-mêmes une opération commerciale ou diplomatique.
Après plusieurs mois de négociations, une solution est finalement trouvée. Malgré les réticences de Bertin, les jésuites français de Pékin acceptent de présenter eux-mêmes les tapisseries à Qianlong, au nom de leur ordre.
L’autorisation est finalement accordée. Les tapisseries quittent Canton et arrivent à Pékin le 8 décembre 1766. Le lendemain, elles sont présentées à Qianlong par un fonctionnaire de la cour, au nom des jésuites français de Pékin.
Le cadeau a enfin atteint son destinataire.
Pourquoi envoyer des tapisseries représentant une Chine imaginaire : une erreur diplomatique ?
L’ensemble des tapisseries envoyées en Chine comprend : Le Repas de l’empereur de Chine, La Chasse chinoise, La Danse chinoise, La Foire chinoise, La Pêche chinoise et Le Jardin chinois, également appelé La Toilette chinoise.
Ces scènes montrent une Chine largement imaginée par les Européens. Elles transposent la Chine dans l’esthétique rococo française. La chinoiserie ne cherche donc pas à reproduire fidèlement la réalité chinoise. Elle invente une Chine destinée au regard européen.
Le choix de ces tapisseries peut alors sembler surprenant. Qianlong est un grand connaisseur de l’art et de la culture chinoise. Il vit également entouré de missionnaires et d’artistes européens qui travaillent à sa cour. Il pouvait donc parfaitement percevoir l’écart entre cette Chine fantasmée et la réalité de son empire.
Quelle a été sa réaction ?
Rien ne montre qu’il ait considéré les tapisseries comme une représentation offensante ou ridicule de la Chine. Au contraire, les sources jésuites rapportent qu’il est particulièrement séduit par leur qualité.
Cette réaction doit aussi être replacée dans le contexte du XVIIIe siècle. Avec le recul, nous pouvons considérer la chinoiserie comme une représentation fantasmée, voire superficielle, de la Chine. À l’époque, elle est au contraire associée au luxe, au raffinement et au goût des grandes cours européennes. Pour Bertin, le caractère chinoisant des tapisseries n’est donc pas un défaut. Il participe précisément à leur valeur.
Le choix de ces œuvres peut même traduire l’idée d’un langage commun entre les cours française et chinoise. Toutes deux accordent une grande importance au luxe, au raffinement et aux arts décoratifs. Bertin ne cherche donc pas nécessairement à montrer à Qianlong une image fidèle de la Chine. Il lui offre une œuvre française qui témoigne du savoir-faire et du goût de la cour de France.
Les tapisseries ne doivent donc pas être évaluées uniquement selon leur fidélité à la réalité chinoise. Ce sont aussi des œuvres d’art d’une grande finesse, qui témoignent du savoir-faire de la manufacture royale de Beauvais et, plus largement, de la maîtrise des arts décoratifs français.
C’est précisément cette dimension que Qianlong semble apprécier. Il admire les tapisseries au point de faire construire un nouveau pavillon au Yuanmingyuan pour les accueillir. Cet édifice vient ainsi compléter l’ensemble des palais de style européen du jardin.
Les tapisseries y restent jusqu’au saccage et pillage du Yuanmingyuan en 1860 par les troupes franco-britanniques. Deux d’entre elles sont alors remportées en Europe. Parmi les deux tapisseries revenues en Europe, La Foire chinoise est vendue aux enchères à Paris en 1861 avant d’être détruite dans un incendie en 1871. Le devenir de la seconde reste incertain.
Yuanyingguan – 1786 – Source : Wikimedia Commons – Domaine public
Conclusion : la chinoiserie une expression du luxe et du raffinement des cours européennes
Je terminerais sur le paradoxe initial.
Ce qui pouvait sembler être une erreur diplomatique se révèle finalement un choix cohérent avec les codes du XVIIIe siècle. La chinoiserie n’est alors pas perçue comme une représentation dévalorisante de la Chine, mais comme une expression du luxe et du raffinement des cours européennes.
Ces tapisseries sont accompagnées d’un ensemble plus vaste de présents destinés à montrer les savoir-faire français : des porcelaines de Sèvres, ainsi que des instruments scientifiques, des livres, des cartes et d’autres productions françaises.
Pour Bertin, cette sélection d’objets est une démonstration de ce que la France sait faire. Elle sert aussi de relais à une diplomatie informelle, destinée à entretenir un lien avec la cour Qing et à établir un dialogue indirect avec elle.
La réaction de Qianlong montre que le pari n’était pas si mauvais. La construction d’un pavillon pour les accueillir témoigne de son appréciation pour la finesse du travail et la qualité esthétique des tapisseries.
Le cadeau avait donc atteint son objectif.
La Chine rêvée par les Européens ne s’arrête pas aux tapisseries de Beauvais.
Découvrez 30 lieux en France et en Belgique où la chinoiserie et le japonisme ont laissé leur empreinte, dans mon guide : Chinoiserie et japonisme en France et en Belgique.
Sources principales :
Articles et conférences de :
Kristel Smentek et John Finlay
Chaoying Lee : docteure en histoire de l’art